Portraits miniatures : têtes et bustes dans les arts dits mineurs de l’époque hellénistique au début de l’Empire en Méditerranée orientale et en Grande Grèce
Thèse de doctorat placée sous la direction de François Queyrel (École pratique des Hautes Études) et de Fritz-Heiner Mutschler (Université de Dresde), soutenue le 30 juin 2007
Les portraits miniatures, conçus dans des matériaux divers et selon des techniques variées, sont peu connus par rapport aux portraits monétaires, sculptés et glyptiques, très largement reproduits et étudiés dans les monographies dédiées aux représentations des souverains hellénistiques. Pourtant, la miniaturisation du portrait, phénomène qui est apparu à la fin de l’époque classique à la cour macédonienne de Philippe II et d’Alexandre le Grand, sans doute à cause des contacts avec l’Orient, a joué un rôle essentiel dans la diffusion de l’image royale, et il peut paraître étonnant, à cet égard, qu’aucune synthèse n’ait été faite sur ce mode de représentation. Cela vient peut-être du fait que ces portraits de petites dimensions sont classés parmi les arts dits mineurs par opposition aux arts dits majeurs que sont la sculpture, la peinture et l’architecture, et que cette distinction introduit d’emblée une connotation négative.
S’il n’existe à ce jour aucune synthèse regroupant ces effigies royales de petite taille, celles-ci ont néanmoins fait l’objet d’études ponctuelles depuis le début du XXe siècle.
L’état de la question est sensiblement différent pour les portraits romains de petit format puisque trois monographies ont été dédiées aux représentations impériales miniatures, mais ce sont moins les effigies de très petites dimensions qui ont retenu l’attention que les portraits en marbre ou en bronze, dont la hauteur est comprise entre 20 et 30 cm.
L’enjeu principal de la présente étude est donc de constituer un corpus des portraits miniatures des rois et des reines hellénistiques, lagides, séleucides et attalides, ainsi que ceux des grands acteurs de la politique romaine à la fin de la République et au début du Principat. Les grands absents de ce catalogue sont les Antigonides dont les traits sont connus par quelques portraits monétaires. Cette étude, qui vise à mettre en lumière l’importance des effigies de petit format, ne se limite pas à un travail d’inventaire d’une matière abondante et dispersée, et à une analyse iconographique. Il s’agit au fond de cerner la fonction de ces images, de tenter de déterminer leurs contextes d’utilisation et de réfléchir à la question de leur réception.
I- Les axes de la recherche
Avant de traiter de la question des fonctions de ces images particulières, il nous a semblé essentiel de revenir à la définition du concept de portrait en reprenant les thèses des anciens et des modernes. Le portrait ne saurait se résumer à une stricte affaire de ressemblance du modèle, car plusieurs facteurs entrent en jeu dans son élaboration, comme le souci d’idéalisation.
Il nous a également paru nécessaire, pour bien comprendre le contexte historique qui a présidé à la naissance du portrait royal miniature, de retracer brièvement les grandes étapes qui ont permis le développement du portrait par le recours à des exemples significatifs pris dans les domaines de la sculpture, dans le monnayage et les arts dits mineurs.
Dans notre étude, nous avons choisi de ne traiter que des portraits sous forme de buste et des images qui donnent à voir la tête du roi. Ces images « partielles », si l’on peut dire, connaissent un vif succès dès la fin de l’époque classique et surtout à l’époque hellénistique et l’on assiste même à la naissance d’un genre particulier : le « médaillon-portrait ». Ce mode de représentation, qui consiste à inscrire un buste dans un cadre circulaire, est repris dans la sculpture, la mosaïque, la peinture, plus rarement dans le monnayage, ainsi que dans les arts dits mineurs. En cela, le portrait miniature s’inscrit pleinement dans les recherches plastiques contemporaines.
Un autre point méritait d’être traité : celui de la question des modèles du portrait miniature. Les effigies de petit format sont classées parmi les arts dits mineurs, nous l’avons dit, et cette désignation fait état d’un préjugé selon lequel les portraits de dimensions réduites ne seraient au fond qu’une sorte de sous-genre, de sous-produit du portrait sculpté, voué à l’imitation ou à la reproduction. De même, on peut s’interroger sur l’influence des portraits monétaires sur ce type d’image, comme nous y invite la grande proximité qui existe entre ces différentes représentations. Pour nous faire une idée plus juste de ces images de petite taille, nous avons fait une analyse comparative de toutes ces formes de portrait.
Après avoir énuméré les différents supports qui portent une image royale – œuvres de la glyptique, pièces de vaisselle et de mobilier, moulages en plâtre et en terre cuite, miroirs à boîte, jetons à jouer improprement appelés « tessères », médaillons en faïence et bustes plastiques -, nous avons tenté de cerner les fonctions et les contextes d’utilisation de ces portraits.
Puis nous nous sommes intéressé à l’iconographie des souverains hellénistiques et à quelques portraits de Jules César, Marc Antoine, Octave-Auguste et Livie, qui ont été découverts dans le bassin oriental de la Méditerranée.
En préambule du catalogue, ont été rappelés les problèmes qui touchent à l’identification des souverains, comme l’absence de toute mention indiquant l’identité du personnage représenté, et surtout la distinction qui n’est pas toujours très claire entre les images divines aux traits individualisés (c’est-à-dire les « pseudo-portraits ») et les effigies royales figurées sous les traits de divinités. Le catalogue comprend 215 notices. Le classement des effigies de petit format s’organise par dynastie, par type iconographique et par ordre chronologique. L’étude de l’iconographie royale masculine précède celle de l’imagerie royale féminine. Les rois et les reines sont parés des insignes royaux et aiment également à se faire représenter avec des attributs divins. Ces différents éléments ont fait l’objet d’une analyse minutieuse pour permettre de mieux comprendre la portée symbolique de ces images.
II- Les résultats de la recherche
L’étude de ces portraits miniatures nous a permis de tirer des conclusions sur les fonctions et les contextes d’utilisation de ces portraits, ainsi que sur l’iconographie de ces représentations. Cerner les fonctions et déterminer les contextes d’utilisation de ces effigies miniatures n’est pas une tâche aisée à cause de l’absence, bien souvent, de contexte archéologique de ces documents iconographiques et à cause de la rareté de leur mention dans les sources. L’enquête aboutit néanmoins à quelques résultats. Il apparaît clairement que le portrait miniature était utilisé par le pouvoir central. Les différents ensembles de crétules découverts sur le pourtour méditerranéen attestent une utilisation du portrait royal dans un cadre administratif : les documents officiels scellés par des pastilles portant une effigie royale devaient quitter la chancellerie et être diffusés à l’intérieur des royaumes par le biais des fonctionnaires. Des bagues ornées d’un portrait royal pouvaient aussi être offertes aux ambassadeurs venus en visite officielle. Enfin, peut-être existait-il des effigies incrustées dans le harnachement des chevaux, et plus précisément dans les phalères. L’utilisation du portrait miniature apparaît aussi clairement dans le cadre du culte royal. Des couronnes sacerdotales ornées de portraits royaux étaient portées par des prêtres et des prêtresses dans le cadre des cultes rendus à la reine séleucide Laodice et au roi attalide Eumène II. Il semble en outre que des coupes à emblèma en faïence, portant une image princière, aient été spécialement conçues pour le culte royal dans le royaume lagide.
Mais l’image royale de petit format était également présente dans les maisons et les palais. Ces effigies sont toutefois difficiles à interpréter tant leur contexte archéologique et donc d’utilisation, est mal connu. Les portraits gravés pouvaient être considérés comme des amulettes, des bijoux personnels ou bien être compris comme une manifestation du loyalisme du sujet envers son souverain. De telles effigies décorent également des pièces de vaisselle et celles-ci peuvent être interprétées comme un gage de loyauté et pas seulement comme un instrument du culte royal. On compte aussi quelques pièces de mobilier agrémentées de portraits royaux, comme des coffres ou des accoudoirs de lits de banquet.
Des témoignages révèlent aussi la présence d’images princières dans les tombes. Des lits funéraires et des sarcophages pouvaient être décorés de telles effigies. Des vases et des bagues faisaient également partie du mobilier funéraire. Dans un tel contexte, il est évident que le portrait royal revêt une signification particulière. Des portraits similaires devaient être exposés dans les bâtiments des associations cultuelles, dans des casernes ou dans des gymnases. Enfin, en dépit des rares témoignages dont nous disposons, nous avons pu constater que les fonctions des images impériales n’étaient pas foncièrement différentes de celles d’époque hellénistique.
L’étude de ces images de petit format a également mis en lumière leur grande richesse iconographique. Cette diversité ne se retrouve ni dans la statuaire, ni dans le monnayage, comme l’a révélé une analyse comparative de toutes ces formes de portrait. Cette particularité s’explique, entre autres, par la diversité des fonctions des images miniatures. Le deuxième point qu’il faut souligner est que ces portraits miniatures, appelés à être largement diffusés, ne sauraient être compris comme de simples bibelots reproduisant les traits du roi hellénistique ou de l’empereur. Ils sont en fait les vecteurs de l’idéologie royale et visent à donner du souverain une image positive. Parmi les thèmes privilégiés de la portraiture de petit format, on notera celui du chef militaire victorieux, à la fois conquérant et protecteur de son royaume et de ses sujets, comme l’indiquent le port du diadème, le costume militaire ou la présence de certains attributs divins comme la léontè d’Héraclès. Le roi et la reine se présentent aussi comme les garants de la prospérité du royaume et cette idée se trouve incarnée par le visage royal qui se caractérise par un empâtement des plus visibles. Nos petits portraits donnent encore à voir une image unie de la famille royale qui se manifeste par l’attachement au fondateur de la dynastie et l’existence de portraits géminés du couple royal. Enfin, les souverains s’affichent comme des êtres divins en s’appropriant les attributs des dieux et des déesses.
Nous nous sommes également interrogé sur une possible évolution iconographique de ces images princières durant l’époque hellénistique. Mais, ici, les résultats ne sont pas tout à fait concluants, car nous ne pouvons établir une chronologie précise de nos portraits ni, de ce fait, dégager une évolution iconographique. Seul le type iconographique montrant le roi en basileus avec le diadème, et éventuellement la chlamyde, a perduré tout au long de l’époque hellénistique, et ce quelle que soit la dynastie régnante. En ce qui concerne les portraits à l’effigie des rois et des reines dotés d’attributs divins, il n’existe pas non plus, à de rares exceptions près, de modèles déterminés et récurrents. L’abondance des effigies royales lagides et la richesse iconographique qui les qualifie invitent à y voir une spécificité ptolémaïque. L’originalité de cette dynastie, se mesure aussi à l’importance accordée aux reines, largement représentées dans notre catalogue. Enfin, les Lagides ont adopté un mode de représentation particulier qui les distingue des autres dynasties : il s’agit du portrait sous forme de buste. En dépit du nombre réduit des portraits de la période tardo-républicaine et du début du principat, nous pouvons constater que le principe de la miniaturisation du portrait est repris par les Romains. Il apparaît en outre que, si ces derniers adoptent certains types iconographiques d’époque hellénistique, ils développent une imagerie conforme à leur idéologie.
Conclusion
Si les effigies royales miniatures ne se signalent pas toujours par leur valeur matérielle, elles ne doivent pas pour autant être écartées de l’étude du portrait, car elles constituent une alternative précieuse aux représentations sculptées et monétaires en raison de leur richesse iconographique. Grâce à leurs petites dimensions, les portraits miniatures ont pu être largement diffusés : l’image royale ne se trouve donc pas limitée aux espaces publics et aux sanctuaires. L’effigie royale, puis impériale, devient, par l’intermédiaire de ces images miniatures, omniprésente dans la cité, et le portrait de petit format apparaît comme un véritable vecteur idéologique. Ce type de représentation, qui connaît un vif succès – des hommes de lettres et des orateurs grecs et romains se font portraiturer de la sorte sur des coupes en argent et en terre cuite – ne disparaît pas avec la chute des royaumes hellénistiques, mais se répand, au contraire, dans tout l’Empire.